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Il s'agit d'une oeuvre de Sharon Girdwood http://www.hiddenwildlifeart.com/pages/wildlife_in_pencil/wildlifeinpencil.htm

jeudi 22 juillet 2010

Fin de la récréation

La route qu’ils suivaient désormais, était plus longue que celle qui leur avait permis de rejoindre Caer Lydis. Elle était aussi, plus passante et parsemée de villes, ici et là. C’était à la fois plus inquiétant, car ils se faisaient remarqués au fil de leur périple, mais du même coup, ils laissaient une trace. S’il leur arrivait quelque chose de fâcheux, il serait plus facile de les retracer par ce chapelet de villes et villages, que par le chemin de grandes plaines perdues. La ville suivant Brumefos, était tout de même à un peu plus de vingt jours à cheval. Il s’agissait de Croisechemin, qui tirait son nom du croisement entre la route pavée utilisée, et une ancienne route décrépite qui la croisant encore. Témoignage d’un temps révolu. Croisechemin était une ville frôlée par un long bois d’un côté, et entourée de champs de l’autre. C’était une agglomération assez importante, où se mêlaient les elfes et les hommes; sans fausse pudeur. Une ville prospère, qui ne faisait cependant pas l’unanimité; ni chez les elfes, ni chez les hommes. Partout on décriait le mode de vie des gens de cette ville plutôt riche, même si légèrement retirée. Elle faisait partie de l’ancien royaume humain de Marchaute, qui avait jadis été un royaume assez étendu. Malheureusement, un de ses rois, fou et ambitieux avait gâché le sort de son royaume. En épuisant ses armées contre les elfes, jusqu’à perdre presque tout les hommes de son royaume! Il y avait eu un soulèvement du peuple contre le souverain injuste et ignoble. Il avait été renversé, mais cela n’avait pas empêché la confusion de faire des ravages. Il avait fallu toute la sagesse et la diplomatie du roi Aesir de Valion, alors encore relativement jeune, pour calmer le jeu. Il avait affronté les hordes désorganisées qui se réclaimaient nouvelle autorité débridée, et avait rendu la paix à l’ancien Marchaute. Il avait conquis et acquis, une grande part des terres de l’ancien Marchaute. Ce qui restait, était devenu le royaume-état de Petite Marche, et comportait une poignée de villes et villages, dont Croisechemin était un poste frontalier. On avait pour coutume de dire, que Petite Marche commençait à Croisechemin. Le fait que la ville soit prospère et emblématique y était pour beaucoup.

Après les ravages et les tranformations, Petite Marche était devenu un ensemble disparate de villes et villages constituant tous des univers parallèles et singuliers. Petite Marche était un territoire étroit, mais vivant et coloré de bourgs et villes bien différents les uns des autres. La dirigeante de Croisechemin, était d’ailleurs considérée comme la souveraine Haute-Dame de Petite-Marche également. Quand il était besoin de représenter Petite-Marche à l’extérieur, c’est elle qui faisait figure de proue. En d’autres temps, chaque maire, dirigeant et seigneur, menait ses affaires avec beaucoup d’indépendance et d’originalité. Et cela convenait très bien aux petitmarchois, même si une anarchie aussi chaotique n’aurait pas pu fonctionner ailleurs qu’en cet endroit semi-retiré.

La dirigeante de Croisechemin était une elfe, Delssanëra Astaël, et elle avait épousé un humain. Les mariges mixtes étaient légions à Croisechemin. Elle était veuve depuis peu, et on murmurait qu’elle préparait son fils unique à prendre sa place, éventuellement. Cette ville était sans doute l’un des derniers endroits où les cultures se mêlaient si aisément, sans trop de scandales. Deux confréries de chevaliers y étaient établies, et l’une d’elle, valorisant des propos elfiques et comportant dans ses rangs encore plusieurs elfes (car malgré l’ouverture de la ville, il s’y trouvait tout de même plus d’humains que d’elfes; en fait, les demi-elfes étaient en voie de devenir la race prédominante) qui élevaient des chevaux ailés. L’une des attractions de Croisechemin! Une rôdeuse en semi-retraite y élevait aussi des chats ailés et des chiens elfiques. Des marchands y avaient pignon sur rue, et plusieurs descendants sang-mêlés de fameuse familles elfes y habitaient aussi.

Croisechemin était une ville prospère, où la pauvreté ne semblait pas exister. Une chose très troublante, pour une ville de taille respectable. On ne trouvait pas de quartier mal famé à Croisechemin. Il y avait les très bien nantis et les heureux paysans; pas de classe au-dessus, ni au-dessous. Les aventuriers y demeurèrent le temps d’une nuit, au Cri de l’Oie, une des auberges les plus fameuses de l’endroit, mais non pas la plus coûteuse. L’endroit était familier à Draëva, qui y avait offert quelques tours de chant, durant ses nombreux voyages et passages à Croisechemin. D’ailleurs, en ville, on la reconnaissait un peu partout. Elle y jouissait en quelque sorte, d’une certaine célébrité. Ce qui assura à tous de bons prix et de bons services lors de leur très court séjour.

Suivant la belle ville de Croisechemin, ils trouvèrent la petite ville de Valsefeuille. Qui était siutée à dix-neuf jours à cheval, de Croisechemin. Valsefeuille était une ville tout aussi particulière que celle qu’ils venaient de laisser derrière eux. Elle était dirigée par un prêtre du nom de Isimaar Argentenote, un des désormais rares prêtres d’Umésir. Un dieu aujourd’hui mineur, pratiquement oublié, qui était disait-on, protecteur de la culture et père des arts. Isimaar Argentenote, avait fait de Valsefeuille en quelques années, un endroit où les idéaux faisaient loi. Valsefeuille était une utopie vivante, soutenue par des artistes, des artisans et des idéalistes en tout genre, qui recherchaient paix, beauté et harmonie. La population était plus que majoritairement humaine, cela n’empêchait pas les valsefeuillois, de vivre selon des préceptes et valeurs elfiques. Ils vivaient aussi sur les ruines d’une ancienne ville elfe, et élevaient les valeurs elfiques honorant la nature, en dogme et sagesse absolue. Aussi trouvait-on de nombreux jardins, parcs et petits bois préservés, à Valsefeuille.

Les esclandres et les cris étaient punies, parce qu’interdites. Quiconque était pris en flagrant délit, se voyait infliger une amende salée. Les récidives pouvaient même entraîner un court emprisonnement dans les cellules de la Trou de Guet. Les visiteurs étaient acceptés en nombre limités, selon les saisons. N’y habitait pas non plus, qui voulait. À Valsefeuille, les aventuriers eurent la chance de dormir sous le toit d’une amie de Draëva; une bardesse devenue prêtresse. Elle utilisait désormais ses talents pour soigner; elle avait développé une thérapie par l’art. Un sujet fascinant! Ils devaient demeurer une semaine dans la paisible ville de Valsefeuille, avant de reprendre la route. Il s’agissait d’une ville singulière qui nécessitait que l’on s’acclimate à son rythme lent et à ses lois rigides mais positives. Cependant, après quelques jours, on avait du mal à quitter le cocon que constituait cet endroit surpenant. Un endroit où tout le monde se saluait, se souriait et s’entraidait; une commune à grande échelle. Le séjour à Valsefeuille fit du bien à tout le monde. Il ne permit cependant pas aux liens distendus de se reformer. Ainsi, Draëva et Aërwan n’en sortirent pas plus proche, et Artagan ne parvint pas à obtenir le pardon de la coriace Golvarna.

Ils quittèrent ensuite pour Sanpierre, à une qinzaine de jours de Valsefeuille. Ils étaient à quelques jours de Sanpierre, quand ils furent attaqués, bêtement, sur la route. Les assaillants avaient toutes les apparences de birgands de grand chemin. Certains se battaient visiblement comme des brutes, mais quelques uns se révélaient plus dangeureux et sournois. Ils étaient légèrement en surnombre, et même s’ils échouèrent, ils donnèrent du fil à retordre aux aventuriers. Deux d’entre eux parvinrent à fuir, durant le plus fort de la bataille, les autres périrent ou se donnèrent la mort. C’est ce qui mit la puce à l’oreille de plusieurs esprits avertis parmi les compagnons. De simples brigands de grand chemin, aussi organisés soient-ils, ne mettraient pas fin à leurs jours ; ils auraient tenté de négocier leur liberté contre des informations, par exemple. Seuls se donnaient la mort, des agents suffisamment entraînés, qui craignaient leur supérieur ou pire, qui ne supportaient pas l’échec. Simplement aussi parfois, ils étaient ainsi programmer; tomber entre les mains ennemies et échouer, signifiaient automatiquement la mort. Quelque soit la raison ou la motivation, seuls les membres savamment entraînés et dévoués, s’imposaient un tel sort.

Les corps furent fouillés, sans succès; on ne trouva aucun indice. Une preuve supplémentaire du professionnalisme de leurs assaillants. Une seule chose laissait deviner un motif; ils avaient fait en sorte d’épargner Artagan, même en plein cœur de la bataille. Ils avaient même tenté de le restreindre et de l’isoler du groupe, par d’habiles cabrioles et coups d’épée calculés, sertis dans une chorégraphie stratégique. Draëva et Aërwan avaient reconnu dans ces pas de danse guerriers, des principes d’un art qu’ils avaient eux-mêmes appris. Un art que maîtrisait Draëva, et qui lui laissait dire sans aucun doute possible, que de dangeureux individus étaient à leurs trousses et avaient trouvés leurs traces. Des ennemis de la ‘’cause’’ qui en avait après Artagan. Les pas de danse guerriers, constituaient un langage en soi, pour qui s’y connaissait. Draëva savait qu’ils avaient affaire avec des gens particulièrement doués, résolus et redoutables.

À partir de cette rencontre, ils ne demeurèrent pas dans les villes plus d’une nuit, et ils ressèrèrent la surveillance autour d’Artagan. À qui cela ne plaisait guère. Ils devaient veiller sur lui en permanence, ils devaient désormais se départir de leur précédente insouciance; ils étaient maintenant pris en chasse. Comme tels, ils ne savaient jamais quand l’ennemi invisible frapperait de nouveau, et il leur fallait toujours être sur un pied de guerre et d’alerte. Une ambiance grave, préoccupée et tendue s’abbattit donc sur tout le groupe à partir de ce moment-là. La récréation était terminée; ils devaient désormais être sur leurs gardes, et ce, en tout temps. Les chevaliers et les gnolls se prêtaient main forte, unis pour la même cause. Le jour, les elfes chevaleresques formaient une garde rapprochée lors de tout déplacement diurne d’Artagan. Soirs et nuits étaient les plages des gnolls, qui constituaient l’escorte nocturne du jeune héritier.

Une seule chose était sûre, malgré l’absence de preuves; Hulan Rand était derrière tout cela. Il n’y avait aucun doute là-dessus. Et ce que craignait les combattants avisés parmi les aventuriers, était une rencontre avec l’élite de la cellule dangeureuse rencontrée. Parc qu’il ne faisait aucun doute qu’on tenterait de nouveai de s’en prendre à eux; ce pouvait être à tout moment. La prochaine fois cependant, ils risquaient d’affronter pire et, beaucoup plus dangeureux.

Incident mineur

La petite le regardait souvent, l’observant d’un regard, qui n’était pas celui d’un enfant. Vraiment? Mais qu’allait-il s’imaginer? Que savait-il des enfants, en fait? Rien. Ce qu’il savait des enfants, était le savoir bien mince, d’avoir cotôyé quelques gamins prébubères durant sa vie monastique et templière. Des gamins, des jeunes garçons, des orphelins. Cependant, il ne pouvait prétendre connaître les enfants. Apprendre à un garçon de sept ou huit ans à monter à cheval, ne faisait pas de lui un parfait puériculteur. Néanmoins, nul n’était besoin d’avoir de fortes connaissances dans le domaine, pour lire dans le regard de la fillette, quelque chose de différent. Qui n’avait rien de commun avec l’enfance. Cette enfant possédait un regard qui vous transperçait. Au paravant, ce regard ne le dérangeait pas; combien de fois il l’avait fait rire avec ses pitreries depuis son arrivée au sein de ce groupe? Cependant, le phénomène s’était tari, depuis leur passage à Brumefos. Il s’était replié sur lui, et ne partageait plus guère de moment avec la petite fille. Depuis Brumefos, son âme était troublée et le fait qu’elle puisse voir son âme –et il était convaincu qu’elle en avait la capacité- le décontenançait. Cela lui déplaisait.

Au manoir du Duc de Brumefos, il avait vécu quelque chose d’étrange. Il avait bu et manger comme un ogre, mais surtout, il avait connu des femmes. Cela ne lui était jamais arrivé avant. Il en était tourneboulé, après coup. Pas une femme, mais deux! Il avait découvert à quel point un homme pouvait l’attirer, lui procurer une affection et un désir certain, mais les femmes… Il se savait encore capable de succomber au charme d’un homme; ainsi était-il fait. Il s’attachait et succombait aux deux genres; sans regard en vérité pour le genre, mais pour l’âme qui en émanait. Pourtant, le pouvoir qu’exerçait sur lui le genre féminin le troublait énormément. Il ne s’était pas attendu à tant de force, de remue-ménage dans son cœur. Il avait compris une chose ; les femmes exerçaient sur lui, un attrait puissant. Les hommes beaux d’esprit avec un je-ne-sais-quoi au corps, de charmant, faisaient naître en lui désir, tendresse, confiance et sécurité. Il y avait quelque chose de rassurant, dans le désir et l’attirance vis-à-vis d’un autre homme. Par contre, les femmes étaient déstabilisantes, envoûtantes et envivrantes. Il savait fort bien que les deux femmes culbutées au manoir, n’étaient pas des femmes ordinaires. Elles n’étaient cependant plus autour de lui, pour l’envoûter de leurs charmes, mais elles avaient ouvert un lui, une porte. Déjà, il nourrissait pour Draëva une fascination et un désir puissant. Maintenant qu’il avait connu l’extase entre les cuisses d’une femme, il ne rêvait que d’elle la nuit venue! Dans des positions plus que suggestives et toujours nue, évidemment! Il était happé, tout simplement, par le pouvoir féminin! Et il ne s’attendait pas à être ainsi troublé par autant de désir et de rêves. Il était dévoré de fantasmes et d’envies inavouables. Il n’y avait rien de paisible dans cette situation, et il ne savait pas à qui en parler. À Rezar Camal? Plutôt s’étouffer avec ses désirs brûlants que de s’ouvrir à cet homme! Artagan l’aimait bien, éprouvait pour lui beaucoup de respect, mais ils ne possédaient pas un lien du type ‘’père et fils’’. Telle que la relation qu’il avait eu avec son supérieur au temple, avant que cela ne débouche sur un amour; passager pour lui, marquant pour l’autre. Malgré qu’il ait été son amant, son supérieur avait toujours su préserver cet aspect de confident neutre et de bon conseil. Artagan savait que quoi qu’il arrive, quoi qu’il ressente, il pouvait s’en ouvrir à cet homme.

Dans le présent groupe dont il faisait maintenant partie, il ne trouvait encore personne à qui il aurait pu s’ouvrir de ses pulsions nouvelles et dévorantes. Et voilà que la petite Golvarna le fixait, sans mot, et plongeait son regard droit vers son âme. Étrangement, c’est vers elle qu’il se serait tourné, si elle avait été plus âgée! Beaucoup plus âgée! Évidemment. Il avait cette étrange impression, qu’elle aurait pu et su le comprendre et l’apaiser mieux que personne. Il savait cependant qu’aussi mûre soit son regard, elle n’était encore qu’une enfant. Agacé, l’homme se leva brusquement, et vint se poster devant elle. Dans le regard d’un gris perle, comme il n’en avait jamais vu avant elle, il lut de la contrariété.

C’est qu’elle dessinait encore dans on carnet écorné, et qu’il semblait la déranger. Et elle, pensait-elle qu’elle ne le dérangeait pas avec ses œillades inquisitrices? Sans réfléchir, il se pencha, et lui arracha le carnet posé sur ses frêles genoux cagneux. Elle fut debout en un bond, et elle, si calme et si douce, si peu bavarde, éclata en une pluie de récriminations. Il connaissait vaguement son histoire, et s’il eut été dans son état ‘’normal’’, il aurait sans doute noté ses progrès langagiers avec joie, et l’aurait taquiné sur son humeur. Cependant, il passa outre et jeta un œil sur le dessin qu’elle traçait, tout en le regardant. Ce qu’il vit l’estomaqua. Il savait qu’elle possédait un talent peu commun pour le dessin. Cependant, cette esquisse de sa propre personne avait quelque chose de trop réaliste, et elle était si révélatrice de son état d’âme présent, qu’elle recelait pour lui quelque chose de dérangeant. Il avait maintenant en main la preuve, que la petite Golvarna, lisait les âmes. Il hésita, entre lui confisquer le carnet et le déchirer en entier; par une colère aux fondements de peur. Il choisit finalement d’arracher le page qui le représentait, et jeta son carnet aux pieds de la fillette.

Elle n’avait pas l’œil sec, mais aucune larme ne déborda; elle tremblait, entre chagrin et colère. Elle aimait beaucoup, Artagan; il était drôle, baratineur et gentil. Du moins, habituellement! Depuis quelques jours, son âme était ennuagée et assombrie. Il ne venait plus la faire rire, par ses fanfaronneries, ses tours pendables et ses grimaces idiotes. Elle devait avouer que sa compagnie et son attention lui manquait. Il n’avait pas l’âge d’un potentiel compagnon de jeux, mais il demeurait le plus jeune de leur groupe, après elle, bien sûr. Cela leur avait conféré une certaine complicité et un lien tacite. C’était un adolscent particulièrement mûr, singulier et à la physionomie surdéveloppée, mais il sortait néanmoins de l’enfance tout juste, pour se glisser dans sa vie d’adulte. Qui promettait de ne pas être de tout repos, ce qu’en avait compris Golvarna. À qui Draëva avait un peu parlé de lui, de son héritage, de son importance et de son destin. La petite fille avait retenu qu’il devait être protégé, qu’il changerait le monde et qu’il était bien seul au fond. Ces derniers jours, davantage encore, que d’habitude. Ces derniers jours, elle aurait eu envie de l’inviter à jouer à la balle, aux cartes ou à cache-cache, mais elle savait bien que ces jeux n’étaient pas de son âge à lui. Quoi que les cartes… et même la balle. Cependant, quelque chose lui disait qu’il l’aurait repoussée et décliné toutes ses invitations. D’ailleurs le présent incident lui donnait raison!

La petite fille avait été si absorbée par le contrôle de la colère et de l’indignation qui avaient montés en elle, qu’elle n’avait pas vu ce qu’Artagan avait fait de son dernier dessin. Un portrait de lui. Il était maintenant assis au même endroit que précédemment, et semblait plus morne que jamais. Elle balaya de son visage mutin, son épaisse frange de jais, et ramassa son cahier dans un geste raidit par la colère contenue. Elle rangea ses stylos, et ses affaires sous le bras, vint à son tour se poster devant lui.

-« Je voulais seulement être amie. Cela ne peut pas marcher avec les gens méchants. Artagan est noir comme nuages de pluie depuis beaucoup de jours et moi, je pense qu’il va rester sombre. Je ne veux pas d’amis sombres. Tu peux garder le dessin et le déchirer, et tiens; ce sont aussi des dessins d’Artagan; tu pourras les jeter au feu ce soir. Je ne dessinerai plus Artagan, car il n’est plus mon ami. »

C’est sur cette dernière phrase, qu’arriva comme un cheveu sur la soupe, Sir Camal, qui fonça les sourcils devant ce petit bout de femme dignement indignée. Il aurait souri d’amusement, si ça n’avait été de la solide résolution dans le regard gris de l’enfant et du pli profond qui ornait le front de son protégé. Que se passait-il? Que s’était-il passé? La petite lutine, tourna les talons, laissant derrière elle un Artagan coi et plus sombre que jamais. Elle avait quitté non sans lui balancer un tas de feuilles arrachées à même son précieux carnet qu’elle trimballait partout. Le tas de feuilles gisaient aux pieds immobiles du jeune homme à la mine sombre. Ignorant superbement Rezar, ce dernier se pencha et dans un geste brusque, avança la main vers le tas de feuilles. Rezar s’attendait à voir la main froisser les feuilles, mais non! Artagan stoppa la vigueur de son geste à un poil des feuilles gisant à ses pieds, et les ramassa avec une délicatesse toujours surprenante chez ce jeune colosse. Il les posa sur ses genoux, y jeta un œil rapide, soupira et ferma les yeux. Était-ce l’ombre fugace d’un chagrin qui passa sur son visage? Dans tout les cas, il sortit de son par-dessus, une autre feuille qui y était enfouie et cachée. Il la défroissa légèrement et la posa sur la mince pile sur ses genoux. Il jeta un premier coup d’œil plus ou moins enchanté à Rezar, planté à quelques pas, prit les feuilles entres ses mains et se leva. Il disparut sous la tente qu’il partageait avec le valionnais. Rezar Camal hésita à le suivre, puis haussant les épaules, il choisit d’aller rejoindre le capitaine des elfes, qui discutait avec Feldas.

Sous une autre tente, une petite fille digérait son chagrin, sa colère et sa déception. Bien décidée à ne plus adresser la parole à ce grossier personnage. Elle fouillait une boîte contenant ses précédents carnets, à la recherche d’autres portraits ou esquisses faites de lui. Elle en trouva une dizaine, qu’elle prit le temps de regarder attentivement. Elle les rassembla avec une certaine tristesse, elle disait en quelque sorte aurevoir à un ami qui n’était plus. Il n’était plus son ami, et il n’était plus lui-même, alors! Elle roula soigneusement les dessins tous ensemble, et les lia d’une ficelle. Elle sortit de la tente et ne le trouvant pas des yeux, elle se dirigea vers Rezar Camal auquel elle demanda avec courtoisie de remettre le rouleau à Artagan. Lisant le sérieux qu’elle accordait à sa démarche, l’homme mûr répondit à sa requête avec un sérieux égal. Elle était si solennelle! Elle pivota ensuite et retourna sous la tente qu’elle partageait avec sa mère et Cleb.

Rezar Camal qui faisait face aux regards interrogatifs de Feldas et Aërwan, haussa les épaules, et leur disant qu’il avait une mission importante entre les mains, il les quitta avec politesse. Les laissant à une perplexité amusée. Il alla de suite remettre le rouleau au jeune homme avec lequel il partageait sa tente. Saisissant le prétexte pour nouer avec lui, conversation. Ils étaient devenus proches au fil des semaines, mais depuis Brumefos, Artagan était une véritable huître sombre.

Le jeune homme était allongé, et regardait le plafond de la tente. Il bougea à peine quand Rezar pénétra sous la tente. Il lui remit le rouleau, que le jeune homme regarda du coin de l’œil, et Rezar se permit un commentaire.

-« Un sacré petit bout de femme, que cette petite! Ce sera toute une femme, plus tard, je n’en doute pas! Elle est bien assortie à sa mère. Je ne sais pas ce que tu as fait pour mériter son courroux, mais elle n’est pas prête de te parler de si tôt, je crois. »

-« Justement; ce n’est qu’une gamine. Et une querelle de gamine ; chose avec laquelle je n’ai pas de temps à perdre. N’ai-je pas après tout devant moi, un grand destin à saisir et apprivoiser? Alors, les enfantillages fats, très peu pour moi. »

-« Hum, hum… si tu le dis, Artagan, si tu le dis. Tu sembles de mine bien sombre et fermée, et je n’aime pas le son de tes propos. Le jeune homme plein d’entrain, sa compagnie et nos échanges, me manquent. Je suis peut-être un vieux grognard et moralisateur, peut-être ai-je pour mauvaise habitude de couver un peu trop le fils de feu mon royal souverain, qui est l’avenir de ma patrie. Je n’ai cependant aucune mauvaise intention et je sais encore écouter. Ton père savait qu’il pouvait se trouner vers moi, même pour déverser ses états d’âme sur sa vie d’homme. J’espère qu’avec le temps, tu sauras me voir autrement qu’un vieux gâteux qui n’a à cœur, que sa patrie. Tu m’importes aussi, petit. Puisses-tu te rentrer cela dans le crâne.»

N’attendant aucune réponse de la part du jeune homme, le valionnais sortit de la tente. Demeuré seul, Artagan réfléchit aux paroles de Rezar. Il repassa en revue intérieure, son attitude envers Golvarna. Il avait été une véritable brute! Pourtant, il n’entendait pas aller s’excuser. Du moins, pas maintenant. Pas tout de suite. Il aimait beaucoup cette petite canaille tranquille de Golvarna. Il se trouvait plusieurs points en commun avec elle, étrangement. Dès le premier jour, il s’était pris d’affection pour elle. Il n’avait jamais eu ni frère, ni sœur. Pourtant, elle était un peu comme sa petite sœur. Il n’avait aucune expérience avec une quelconque fraterie. Il ne voulait certes pas lui faire du mal, avec ses émotions sombres et troublées. Plus il creusait ses réflexions, plus il s’en voulait de l’avoir si mal traitée. Elle voyait plus loin qu’elle n’en avait sans doute conscience, et elle possédait un don exceptionnel pour le dessin. Pouvait-il vraiment lui en tenir rigueur? Il n’avait été qu’un sombre idiot. Il en avait conscience, mais n’était pas prêt à faire amende honorable.

Il jeta un œil aux feuilles roulées apportées par Rezar; des dessins et des esquisses de lui. Elle lui avait vraiment tout rendu ce qu’elle avait pu dessiner le concernant! Elle avait un sacré caractère. Rezar avait raison; elle ferait sans doute un sacré brin de femmme! Elle possédait déjà son lot de caractère, et si elle héritait en plus du tempérament de sa mère; il plaignait le pauvre qui la prendrait pour épouse dans quelques années! Ce disant, il se leva; il devait se secouer les puces. Il ne pouvait pas se morfondre ainsi plus longtemps. Il lui coûtait de faire ses excuses à une fillette; aussi cela attendrait. Cependant, il devait avoir un bon échange avec Rezar; ils devaient mettre les pendules à l’heure. Rezar était une digne figure paternelle, un allié de choix et un sage conseiller. Artagan en avait conscience et l’aimait beaucoup. Il était temps de passer à autre chose, et de tenter d’aborder d’autres sujets, que les affaires valionnes et son futur.

dimanche 18 juillet 2010

En attendant le Maître

Renard, qui ne vivait pas en permanence avec son masques, se baladait depuis quelques jours, dans Mirlna et à La Cuisse Légère, visage nu. Visage qu’il avait montré à Killar, sans jamais exiger de lui, la même courtoisie de confiance. Il logeait désormais au bordel de Justine, qui le traitait comme un ami de son… fiancé? Amant? Vieil ami? Un peu de l’ensemble de ces réponses sans doute. Ils semblaient partager l’intimité et la complicité d’un couple de longue date. Cependant, si Justine le couvait parfois d’un regard tendre à son insu, lui n’avait à son égard, que des manières vaguement familières. Pourtant, un lien fort existait entre eux, il n’y avait aucun doute. Il fallait dire aussi, que Killar, n’était pas un homme ordinaire.

Renard habitait une chambre minuscule mais confortable de La Cuisse Légère, car cela ne lui coûtait pas cher, et qu’il pouvait ainsi être facilement en contact avec Killar. De plus, il n’avait pas été sans profiter des avantages de l’endroit. La première nuit, il avait hésité à se payer une nuit torride avec une femme de la troupe de passage en ville. Elles coûtaient une fortune à chevaucher, ces pouliches! Il avait alors jeté son dévolu sur une très jolie rousse, qui n’était pas sans lui rappeler la femme aux cheveux rouges. C’était une fille de la maison de Justine, elle était belle et possédait une sérieuse expérience de l’anatomie masculine. Sa science sensuelle valait bien l’or versé à la maqurelle! Il avait passé entre ses mains et ses cuisses, plusieurs heures agréables.

Comme il n’aimait pas répéter deux fois la même expérience, il avait depuis la fameuse rousse, passé une nuit avec une jolie métis. Sa mère venait de l’Empire de la Soie et son père avait été marchand à Mirlna. Quand il avait fait faillit, sa femme l’avait quitté, ainsi que sa fille. Pour suivre un homme riche. Il avait liquidé ses biens, avait vendu sa fille à Justine et, on avait jamais entendu parler de lui par la suite. Quand Mia-Li était arrivée chez Justine, elle était beaucoup trop jeune pour être bonne à autre chose qu’à écouter, regarder, apprendre et récurer! Sans doute cette jeune vierge de treize ans aurait-elle valu son pesant d’or dans un autre bordel; mais Justine n’offrait pas de nubiles et juvéniles à ses clients. Noble et bonne chose en vérité! C’est ce que se disait Renard, qui n’en avait que plus de respect pour la bonne Justine. Mia-Li lui avait ainsi raconté les trois années passées aux cuisines et parmi les employés ménagers. Durant ces mêmes années, elle avait aussi observé les autres filles et écouter leurs récits. Durant ces années, Justine était devenue une mère pour elle. Le jour même de ses seize ans, Justine était venue la trouver. Elle lui avait offert une petite bourse, qui suffirait à lui permettre de vivre quelques temps; l’argent que la fille avait gagné à faire de menues taches et quelques repas! Une sacrée surprise, car on lui avait toujours dit, que son ouvrage lui valait son lit et sa pitance, et elle en était déjà largement reconnaissante. Justibe cependant, ne volait personne. Elle avait simplement mit le salaire de la jeune fille de côté, en prévision de lui faire une offre honnête lorsqu’elle aurait atteint sa majorité.

Elle s’était assise et lui avait proposé de quitter les lieux, avec sa bourse entre les mains. Elle reprendrait ainsi la route de sa propre vie en toute liberté. Autrement, Justine avait déjà une proposition commerciale à lui faire; un homme de noble extraction et de santé irréprochable, était prêt à verser une fortune. Dans le but d’être son premier amant; il rêvait de déflorer une vierge. Le pauvre avait été marié et floué, à une fausse vierge. Elle lui avait depuis, donné cinq enfants vigoureux, mais il caressait encore le fantasme de déflorer une jeune vierge. D’être le premier à emprunter la porte sacrée de la féminité d’une femme. Selon Justine, ceci était un fantasme très répandu chez les hommes, qui aimaient les femmes dites pures ; être le premier flattait outrageusement leur virilité. Ceux qu’elles repoussaient, étaient ceux auxquels on avait prétendu que de coucher avec des vierges, chasserait une maladie sexuelle dont ils étaient affligés. De ceux-là, elle ne voulait pas pour ses filles. De toute manière, ceux-là échouaient toujours les tests médicaux qu’elle exigeait d’eux, chez la vieille Magda. Quand il ne refusait pas tou simplement de s’y soumettre.

Justine lui assurait donc qu’il était bel homme, encore plutôt jeune et doux. Elle n’aurait pu mieux tomber. Il était prêt à débourser pour elle, une somme plus qu’intéressante, dont Justine s’engageait à lui verser la moitié. Partant du principe que c’était bien la moindre des choses pour le sacrifice commercial d’une vertu perdue. Elle était franche, et honnête dans ses propos. Curieusement, Mai-Li n’eut pas à réfléchir bien longtemps; elle n’avait aucun endroit où aller! Et sa vie était ici depuis trois ans. Dans ce contexte particulier, la vie des filles de joie dont elle était entourée, ne la répugnait pas. Elle nourrissait même envie et curiosité envers ces femmes libres et libertines, que les hommes couvraient d’hommages, d’argent et parfois même, de présents. Elle était vierge, oui, mais pas du tout innocente des grandes lignes de la geste de l’amour. Elle avait donc accepté l’offre de Justine, qui lui avait encore accordé quelques temps de réflexion, pour être certaine qu’elle ne regretterait pas.

Mai-Li avait ensuite raconté à Renard, sa première nuit avec son premier client. Une nuit de rêve, et sa première erreur; tomber sous le charme d’un client. Elle avait souffert, mais n’avait jamais plus commise la même erreur par la suite! Elle lui avait raconté sa vie, de sa petite voix aiguë, tout en lui massant le dos, avec une vigueur qu’il ne lui aurait pas cru! Elle était si menue et délicate. La nuit qui avait ensuite suivie, avait été un délice d’épuisantes cabrioles.

Il avait aussi partagé une nuit avec Sandara, une des beautés les plus prisées de La Cuisse Légère. Une superbe brune au teint de porcelaine, qui choisissait elle-même ses clients, qu’elle triait sur le volet. Cela ajoutait à son charme et à sa popularité. Elle offrait une fois par semaine, un tour de chant au cours duquel, elle se dévêtait, jusqu’à être complètement nue. Mettant en appétit tout les mâles de la salle comble, mais n’acceptant qu’une proposition pour la nuit. Et elle choisissait l’heureux élu. Renard l’avait entendue chanter, et il avait été conquis; elle avait un réel talent! Quand il lui avait dit cela, après son spectacle, tout en lui offrant un verre, elle lui avait offert un sourire désabusé. Elle n’aurait jamais pu gagner aussi bien sa vie avec sa seule voix; elle en était convaincue! Elle s’était attardée à la table du Renard, qui avait su si bien la charmer, qu’elle l’avait pris pour amant cette nuit-là. Une nuit qu’il n’avait pas regrettée. Le secret de Sandara, était qu’elle avait vous faire sentir comme un homme et non pas comme un numéro ou bien un gagne-pain. Avec elle, pas de nouveautés, ni de cabrioles élaborées. Cependant, elle savait flatter l’esprit et le corps à part égale, tout en soignant le cœur avec sincérité. Elle avait même su lui tirer quelques confidences la coquine! Elle savait être présente, affriolante, mais apaisante aussi. Probablement et sans aucun doute, sa meilleure nuit.

Renard n’avait donc pas vu le temps passer, en attendant le retour de Killar, parti veiller sur son affaire en cours; qui était d’une grande importance selon ses dires. À son retour, ils élaboreraient avec sérieux, un plan. Pour retracer leurs ennemis commun dans un premier temps, et les retrouver ensuite. Après, ils mettraient en place, une vengeance commune. Le destin avait bien fait les choses, en menant ces pas sur la trace de Maître Killar. Il ne pouvait que se féliciter d’être venu à Mirlna.

vendredi 16 juillet 2010

Fracture d'orgueil

Trevor Varel tentait tant bien que mal, de panser sa plaie purulente, qui dégageait une odeur écoeurante. Trois jours, qu’il errait dans les bois, avec les quatre hommes qui lui restait. Oui, quatre hommes. Uniquement. L’épée l’avait touché profondément au flan droit; une bien mauvaise blessure en vérité! Et il crachait du sang quand il était prix d’une quinte de toux, depuis cette nuit. Il aboya un ordre, à celui de ses quatre hommes, le plus valide. Celui-ci s’approcha un air de dédain masqué qui n’échappa pas à son maître ; mais il ne pouvait se douter que son maître avait encore plus dédain que lui, de devoir quémander de l’aide pour ses soins! Il avait une sainte horreur qu’on le touche, une pareille horreur d’être vu dans une telle position. Mourrait-il? C’est ce que ces quatre hommes, tous durement touchés eux aussi, se demandaient. Varel avait assez vécu et survécu, pour savoir que cette blessure pourrait lui être fatale. Cependant, il faisait partie de cette race d’individus, qui ne pouvaient s’éteindre sans avoir revu leur maître, ou sans avoir terminé leur tache. Cela lui donnait un supplément de force et se résistance, temporaire. Il savait très bien, qu’arrivé à destination, s’il n’avait pas reçu les soins adéquats, il mourrait aux pieds d’Hulan Rand.

Hors, ils étaient contraint de se terrer dans un bois inconnu, sans faire trop de bruit; les ennemis étaient peut-être encore sur leurs traces. Il commençait à en douter, après trois jours, sans doute les templiers avaient-ils abandonnés leurs recherches. Pourquoi perdre leur temps avec quatre hommes en fuite, alors qu’ils avaient mis en pièce le trois quart des effectifs de leurs ennemis? Trevor avait-il sous-estimé les templiers? Sans doute, il devait l’admettre, et cela lui était dérangeant et coûteux. Il avait foncé plus ou moins tête baissée vers l’endroit où devait se trouver l’héritier lui-même. Fort de cette information, il avait entraîné ses hommes, dans un assaut sans appel, dans le but de renverser les templiers. Grossière erreur! Se faisait-il vieux? Où était sa précision légendaire et ses calculs infaillibles? Il ne savait plus penser! Ce frôlement de la mort, si ce n’était que cela et qu’il conservait sa vie, lui servirait de leçon.

Gaspillage d’hommes, massacre et les mains vides! Il avait la certitude que l’héritier était parti. Volatilisé peu avant leur arrivée; certitude acquise d’un nobliaud bergontais trouvé au hasard durant les quelques heures qu’avait duré l’assaut. Un nobliaud capturé et torturé à mort, dont les informations étaient arrivées trop tard; ses hommes tombaient déjà comme des mouches. Des templiers étaient tombés aussi, mais en nombre fichtrement inférieur. Ils étaient nombreux, plus que Tervor ne l’avait cru, et ils étaient sur leur terrain et fort bien entraînés. Quand il avait reçu les informations du bergontais de bonne naissance, il savait la bataille perdue, et était déjà gravement blessé; il avait alors pris la fuite avec dix hommes. Ils étaient les cinq uniques survivants.

Malgré tout, s’il parvenait vivant auprès de son maître et employeur, il pourrait lui dire avec certitude que le jeune héritier était vivant; et parcourait les routes, vulnérable. Il regrettait de ne pas être assez en forme pour tenter de le pister, et de trouver sa trace! Malheureusement, il devait rebrousser chemin, et se soigner, avant de reprendre la route et, de reprendre son affaire en main. Il avait terminé de mener ses affaires en brute épaisse; ce qu’il n’était pas, et dont il n’avait pas coutume. Il reviendrait au style Varel; précision nette, calculs mathématiques et froide subtilité. L’allégresse contagieuse et grandiose d’Hulan, ne devait plus l’atteindre et le changer. Il devait demeurer près de sa nature, et loin des sentiments effleurés par l’ivresse de la gloire et de la proximité de la victoire. Il allait retrouver sa nature d’une imperméabilité froide. S’il s’en remettait!

Il avait aussi une bonne idée de qui il devait chercher; le nobliaud bergontais était de l’entourage du seigneur de Bergonte. Il avait eu accès à d’intéressantes informations. Non, Trevor Varel ne pouvait pas mourir vainement! Il avait de trop précieuses informations à transmettre à Hulan Rand, et il n’avait pas terminé sa mission. Les nouveaux protecteurs du jeune héritier (même si l’idiot de noblesse bergontaise – aussi noble puisse-t-on l’être dans un village- n’avait aucune idée de l’identité du jeune templier roux); était désormais entre de nobles mains. Hulan Rand serait content de savoir qu’il aurait de quoi se trouver un motif de se soulever contre les elfes… car les protecteurs de l’héritier n’étaient nulles autres que des membres de la famille d’un roi elfe. À l’évocation de la guerrière aux cheveux rouges, il avait su. Draëva ; princesse et catin. Barde et fine lame; il l’avait vue, dans une arène un jour, et ne l’avait jamais oubliée. Contrairement à beaucoup d’hommes, il ne rêvait cependant pas de la mettre dans son lit. Il rêvait de la provoquer en duel; elle possédait une arrogance et un talent, qui aurait du appartenir à un homme. C’était une femme dangereuse et étrange, et une adversaire à sa taille. Quand l’homme stupide quoi que de bonne naissance, l’avait décrite, alors qu’il l’avait aperçue en compagnie de son seigneur, alors qu’ils traitaient du sort d’hommes bergontais jugés criminels, Trevor avait su que c’était elle. Sans sa reconnaissable chevelure rouge, il aurait mis du temps sans doute à trouver qui désormais protégeait l’héritier.

La douleur lui vrillait les entrailles, il avait une furieuse envie de vomir. L’un de ses hommes, qui avait perdu un œil dans la bataille, revint vers lui. Un sourire crispé dansant sur son visage, il déclara à son maître :

-«J’ai trouvé quelque chose je crois. Ma grand-mère était une dame aux herbes, et p’tit gars, je l’ai regardée prendre des herbes dans la nature des tonnes de fois. J’ai trouvé des fleurs qui devraient aider votre guérison mon seigneur. Ça et quelques sangsues et vous devriez être sur pied dans pas ben long. Je pars chercher toute ça avec votre permission.»

Trevor n’eut que la force de lui donner sa permission d’un sec hochement de tête, blême, et les dents serrées. Puisse le remède et la méthode de son homme nouvellement borgne fonctionner! Dire qu’il ne soupçonnait pas un tel talent chez un type aussi brutal et cruel. Le destin qui était le sien, semblait-il, ne l’avait pas encore laissé tomber. Avec un peu de chance, il pourrait garder sa vie, et reprendre la route. Si la chose était possible, si elle s’avérait, il ne reviendrait pas vers Hulan Rand sans avoir tenté de retrouver la princesse et ses amis, ainsi que l’héritier.

Le Maître et le Renard

L’homme se tenait devant lui; masqué, oui, mais pas intégralement comme lui. Il portait en fait, un demi-masque. Est-ce que cela faisait de lui, une demi-portion? Il était jeune, assurément; pas plus de trente-cinq ans. Jeune? Dans leur monde parallèle, ce pouvait être un très vieil âge, comme pour les paysans d’ailleurs. Son regard d’un bleu des plus communs, cependant, donnait le pouls d’une personnalité vive et intelligente. L’identité qu’il déclina, soit celle de Renard, lui allait sans doute comme un gant. Si Maître Killar se fiait à la finesse du masque d’ivoire coûteux, le Renard devait mener de bonnes et lucratives affaires! Une faussette au menton imberbe d’un rasage frais et de près. Voilà tout ce qui dépassait sous ce masque. Encapuchonné, on ne distinguait pas la teinte de ses cheveux, mais Killar aurait parié un blond-roux plutôt fade, selon la carnation du personnage. Les deux hommes masqués se contemplaient, assis face à face, dans le bureau où les avait laissés la propriétaire des lieux. Cette dernière semblait assez bouleversée, quand elle était venue chercher le Renard, pour le conduire à Maître Killar qui attendait déjà dans le bureau.

Ils se toisaient comme deux coqs fiers, attendant de voir qui l’un de l’autre, prononcerait le premier mot. Ce fut finalement le plus jeune des deux, qui n’y tenant plus, brisa le silence qui devenait plutôt long.

-« Voilà donc le fameux Maître Killar qui faisait trembler le costaud Baldred sur son lit de mort. J’imagine, que je peux dire, enchanté? »

-« Il est un peu tôt pour dire si je suis enchanté ou non, du reste, je le suis rarement. Par contre, j’étais curieux… et je le suis toujours. Une chose à régler de suite; jamais vous ne verrez mon visage. Ce masque est ma peau. Aussi, si vous êtes venu dans l’esprit que nous enlevions nos masques amicalement à la fin de la rencontre, n’y comptez pas. Vous serez déçu et venu pour rien. Par ailleurs, je n’ai aucun ami. Ensuite, j’ai une question pour vous. Vous qui semblez prospère, vous ne venez pas de tout près, si non je saurais qui vous êtes. Ce n’est pas un manque d’humilité; c’est la réalité. Vous n’êtes pas venu simplement pour me rencontrer, je me trompe? Alors, qu’est-ce qui vous emmène pas ici, dans ce royaume d’eaux troubles?»

Que dire à cet homme étrange? Renard savait reconnaître un homme qu’il ne pouvait flouer, et Maître Killar n’était pas de ceux que l’on floue. Il se dégageait de cet homme étrange, une froideur calculée et singulière. Il était venu ici chercher un semblable, mais il s’avérait qu’il savait maintenant, qu’ils étaient au moins différents en une chose et non la moindre. Cet homme vivait avec son masque, c’était une certitude pas simplement due à ses propres paroles. Il portait des gants, son masque lui seyait et lui couvrait tout le visage. Qui était Maître Killar en réalité? Ou, qui avait-il été? Cet homme était une véritable et admirable énigme. Il était Maître Killar, l’homme-ombre, sans visage. Et c’était là, la majeure différence entre eux deux. Renard était aussi un caméléon qui aimait changer de peau, et éprouvait parfois l’envie et l’utilité, de s’incarner lui-même. Contrairement à cet homme, Renard savait vivre sans son masque… mais avait-il des amis? Le tavernier peut-être, mais qui sait, s’il n’y avait pas d’or en jeu? Il ne portait pas toujours son masque, mais il n’existait plus pour personne et menait une existence dans des peaux diverses. En dehors desquelles il était simplement, le Renard. Masque ou pas, sans doute avaient-ils quelques points en commun, mais Maître Killar lui laisserait-il la chance de les découvrir? Renard avait cette intuition qu’il pourrait apprendre beaucoup de cet homme étonnant. Il résolut donc de tenter d’y aller par de prudentes demi-vérités.

-«Vous êtes un homme perspicace, Maître Killar. Je soupçonne qu’on ne puisse rien vous cacher. Je suis bel et bien venu ici précisément dans le but de vous voir de près. Il est vrai cependant, que j’aurais pu choisir une autre destination. Disons que dans mon coin de patelin, mes affaires ont prises un petit coup. J’ai eu la fâcheuse malchance de me mêler d’une affaire lucrative mais plus dangeureuse que je ne l’aurais cru. Ce voyage terminé, je me mettrai en quête d’ennemis auquels je dois mon errance temporaire. Je planifie également retrouver, une femme qui a troubler mon cœur.»


-«Pardonnez ma franchise, mais je vous imagine mal, amoureux transi.»

-«Vous avez raison, je ne connais sans doute pas grand-chose à l’amour, mais il n’en tiendra qu’à elle de me montrer et de me l’inspirer. Je vous assure que c’est la créature la plus délicieuse qui soit sur cette terre. Si vous l’aviez vue, vous n’auriez pas pu l’oublier. Une chevelure reconnaissable entre toutes, non pas rousse d’aucune sorte, mais bien rouge. Elle est de plus pourvue…»

-«Un instant mon jeune ami, vous avez bien dit, chevelure rouge? Il n’y a assurément pas deux femmes parées de cette chevelure remarquable.»

-«Vous la connaissez ?»

-«La connaître? Non, je n’ai pas ce plaisir. Je la recherche plutôt; elle et ses curieux compagnons. Ils ont croisés ma route sans le savoir, et mis en péril une affaire importante à moi. J’ai une vengeance à assouvir. Ils ont une dette à me payer, qu’ils ignorent.»

-«Je ne serais donc pas venu pour rien, et Meskior est avec nous. Je cherche aussi cette dame et ses amis peu commodes. Ils sont aussi la raison de mes récents déboires. Je suis, moi aussi, un être rancunier. Nous voilà au moins deux points en commun. Personnellement, j’y vois beaucoup de potentiel.»

-«J’ai pour habitude de faire cavalier seul, Renard. Je ne fais qu’engager des créatures pour mener à bien mes affaires; mais je ne traite avec personne en égal.»

-«Je n’en demande pas tant. Une simple… association temporaire? Ferait bien mon affaire, en ce qui concerne cette mystérieuse femme et ses compagnons dépareillés. Pas vous…?»

-«Commencez par me dire quelles sont les affaires que vous avez coutume de mener et, ce que vous savez à propos de ces gens. Si ce que vous savez est pertinent et peu apporter à notre affaire commune, je ferai un bout de chemin dans la même direction que vous.»

jeudi 15 juillet 2010

Fragile aveu

Les échos de Trival n’avaient absolument rien donnés. Les agents gobelins et autres, qu’il avait envoyés à la pêche aux informations, avaient été infertiles. Il n’avait pas voulu finalement, y mettre les pieds lui-même, comme il y avait un instant songé. Tout ce que ces engagés avaient glanés, c’était la description des aventuriers; et il en avait déjà une bonne idée. Une grande femme aux cheveux rouges, entourée de gnolls et des chevaliers elfes, ainsi qu’un nain et voilà quoi. Évidemment, un tel groupe ne pouvait pas passer inaperçu! Ils ne pouvaient pas être partis par quatre chemins non plus! Pourtant, Maître Killar rongeait encore son frein, et se demandait bien comment il croiserait leur route, et mettrait la main sur eux. Sur eux, ceux qui avaient fait foirer son affaire une première fois. Une affaire qui en ce moment même, suivait un nouveau souffle, avec une nouvelle équipe, dans un nouveau secteur. Il attendait toujours des nouvelles de cette équipe, d’ailleurs. Encore là, il avait songé se mêler à ses engagés et, leur montrer comment travailler comme il le fallait! Il avait préféré demeurer centraliser chez lui, où toutes les informations relatives à ses différentes affaires et activités, se rendaient au final.

C’est ainsi qu’il avait reçu une missive curieuse, de Justine. Elle contenait une bonne nouvelle; Baldred était mort. Il en était heureux, même si un peu déconfit que les hommes envoyés sur ses trousses et traces, eux, n’aient rien trouvé. La part curieuse de la missive de Justine, narrait sa nocturne rencontre à l’abri de son commerce, avec un autre ‘’comme lui’’. Un homme qui allait et venait masquer, avec les habiletés de l’ombre. Un homme qui, en faisant la rencontre d’un Baldred mourant, avait eu al surprise d’être pris pour un certain Maître Killar. La pensée de cette scène, amusait beaucou, ledit Maître Killar, mais la présence d’un possible alterego piquait sa curiosité. Il prit cela comme un signe du destin, alors qu’il s’ennuyait un brin dans son logis retiré. Que pourrait donner une rencontre avec cet inconnu curieux de le rencontrer? Il ne voyait pas trop, si non que de lui procurer une certaine distraction. C’est donc dans cet esprit, sans trop réfléchir, mais en sachant qu’il userait de prudence en allant à ce rendez-vous, qu’il accepta et répondit favorablement à la missive de Justine.

Missive dans laquelle il glissa un mot personnel, à l’intention de la Maquerelle. Maître Killar avait eu beaucoup de temps pour penser, et, si elle voulait toujours de lui et de son corps massacré ainsi que de son cœur froid, il avait une propisition claire pour elle. Elle était la seule qui lui témoignait une source d’amour, la seule qui savait qui il était. Elle avait toujours été là; indéfectible Justine. Si elle voulait bien délaisser ses affaires et le suivre, il l’emmènerait avec lui quand toutes ses affaires seraient réglées et, qu’il aurait amassé la somme visée. Il lui laissait simplement entendre qu’il avait quelque chose d’important à lui dire, sans plus dans la missive; il lui parlerait de sa proposition, en personne. Avec le temps, il découvrait que lui-même, dans son cœur saccagé, il avait peut-être une place pour une seule personne, et cette personne finalement, était Justine.

Quelques jours plus tard, à la date fixée par le curieux personnage, Maître Killar était venu avec un peu d’avance au rendez-vous. Saluant tout les employés de La Cuisse Légère, comme s’il était chez lui. À commencer par le sicaire qui avait remplacé Baldred, et qu’il avait lui-même recommandé à Justine. Un bon bougre qui comptait plusieurs années de bons et loyaux services au compte de Maître Killar. Le demi-orque avait depuis peu, trouvé une femme, une humaine, pas mal jolie de surcroît, assez folle pour tomber amoureuse de lui. Il lui avait fait deux enfants, et ils vivaient dans la réprobation sociale et lui n’avait d’autres emplois, que ceux que Killar voulait bien lui donner. Cependant, il trouvait cela dangeureux depuis qu’il avait sa famille. Killar l’avait donc présenté à Justine et celle-ci, lui avait donné l’emploi, et fournissait même un logis pour lui et sa famille. La femme de Rhett le sicaire, Lirie, travaillait aussi de temps à autre au bordel; elle changeait les draps régulièrement souillés de La Cuisse Légère.

Comme quoi, un criminel froid et une maquerelle pouvaient parfois faire preuve de bonnes actions et de bons cœurs! Dans son cas, c’était mathématique; le bougre n’avait plus toute sa tête aux opérations qui lui étaient confiées. Il ne lui servirait plus à rien, et il avait fait du bon boulot durant des années. Une occasion se présentait, et voilà tout. La notion de cœur, convenait davantage à Justine, qui avait du cœur pour deux. Et plus encore. C’est elle, qui avait pris sur elle de prendre sous son aile, non seulement Rhett, mais sa famille aussi. Elle ne manquait jamais une occasion de faire du bien aux gens, et se montrait toujours disposée à aider les gens défavorisés. C’est pour cela qu’il n’avait pas supporté ce que lui avait fait Baldred, et qu’il se réjouissait de la mort de celui-ci. Pour Maître Killar, tout les gens étaient sur le même pied d’égalité. Tous, sauf Justine. Il avait mis beaucoup de temps à se rendre compte de cette réalité, mais cela lui apparaissait maintenant clairement.

Tout comme lui apparaissait évident la joie désormais, la joie que lui procurait sa simple vue, et qu’il savait depuis très peu, reconnaître. Elle était comme souvent, à son comptoir, et les clients commençaient tout juste à arriver pour le début du repas-spectacle tenu ce soir-là. Ce soir, des filles de joie du désert étaient de passage. Une troupe tenue par une autre femme d’affaire du milieu qui assurait aux filles un sort enviable et une vie dont elle n’aurait pu jouir sous la férule d’un homme ou parmi des esclaves. Une autre femme qui avait derrière elle un passé d’expériences malheureuses et difficiles, et une carrière de putain. La troupe venait deux fois l’an à La Cuisse Légère, et connaissait toujours un vif succès. Les filles du désert dansaient lascivement, et nue, bien sûr. Cependant, elles pimentaient leurs danses d’acrobaties, de contorsions impensables et de danses avec des serpents venimeux. Ces filles qui vendaient aussi leurs corps, aux plus riches et aux plus offrants seulement (une nuit passée en leur compagnie valait une fortune en or!), étaient de véritables artistes, dont certaines, de haut calibre.

Il se dirigea vers Justine, qui lui dédiait un sourire en coin, surmonté d’étincelles particulières dans ses yeux. Un sourire qu’elle ne dédiait qu’à lui. Il passa derrière le comptoir qu’il contourna et elle céda son comptoir à sa fille la plus ancienne et la plus fiable; Carmella. Ils s’éclipsèrent par une porte, et comme d’habitude, on devait croire qu’ils allaient forniquer.

Elle portait le poids des ans et des épines de sa vie, pourtant, elle savait encore se mettre en valeur. Beauté défraîchie peut-être, mais elle savait encore resplendire, certain soir, comme celui-là. Et il n’était pas assez naïf pour ne pas savoir que sa mise superbe, lui était dédiée, rien qu’à lui. Ils passèrent au bureau de la prospère Maquerelle, et alors, elle lui offrit de rencontrer le drôle, dans cette même pièce. Il lui posa quelques questions sur le larron en question, sondant sa très bonne intuition fémine, puis prit ensuite des nouvelles du petit monde de la maquerelle. Quand elle eut terminé le récit des nouvelles de tous ceux qui constituaient son univers reconstitué, il se lança. La diplomatie et la délicatesse n’étaient pas pour lui, et il ne savait plus faire dans les bons sentiments. Il lui offrit de but en blanc, de le suivre quand il prendrait sa ‘’retraite’’. Il ne s’attendait pas à ce qu’elle saute de joie, mais ne s’attendait pas à sa réception posée à sa demande, pas plus qu’à ses paroles.

-« Killar… tu sais que je t’aime, comme je sais maintenant accepté que tu ne m’aimeras jamais, et que j’accepte de vivre avec le peu que tu me donnes. Nous ne vivons pas ensemble, et j’ai trouvé dans ma vie, des gens qui comblent ce besoin d’aimer que j’éprouve. Des gens qui me retournent mon amour et mon amitié. Il y a encore quelques années, j’aurais sauté dans tes bras à cette demande que je n’espérais même plus, de ta part. Je t’aime, depuis il me semble, toujours. Tu m’as sauvée la vie, j’ai sauvé la tienne. Ce que tu es devenu, m’importe peu; je sais toujours voir qui tu es au-delà… des blessures et de ta nouvelle et froide identité. Je me suis faite à tes allées et venues, à un amour sans retour, et à une amitié forte. Cependant, je ne pourrais me résoudre aux côtés d’un homme qui ne m’aime pas. Je ne peux pas jouer à la figurante, à l’amie distante et au bibelot. Je ne peux pas quitter tout ce que j’ai acquis et la source de beaucoup d’amitiés, en sachant que je partirais pour partager quoi? Et avec qui? Tu m’offrirais tout ce qui me plairait; je n’en doute même pas! Tu ne saurais cependant pas me donner l’essentiel : toi. Ton amour, dans tous les gestes et les faits, que cela exige. C’est pour cette raison que je me marche dessus, et que je décline ton offre. »

Ce disant, elle s’était levée et lui avait tourné le dos, pour s’appuyer sur le rebord de la fenêtre de son bureau, derrière elle. Des larmes coulaient sur ses joues savamment maquillées, mais aucun tremblement dans son maintient altier n’en trahissait rien. Maître Killar fut frappé par ce refus, et ressenti un coup dans son estomac. Il comprit qu’il n’était pas simplement froid; il l’aimait, l’avait toujours aimée… mais si mal, en la tenant pour acquise. Il réalisa qu’il ne s’attendait pas à son refus, et la première réaction qu’il eut – et étouffa- fut une colère. Comment en effet, pouvait-elle repousser une aussi généreuse proposition? Il était devenu bien peu humain au fil des ans et des drames de sa vie. Pourtant, l’unique parcelle qu’il possédait encore, même si vacillante en lui, était entretenue par Justine. Et elle seule. Elle était la seule d’ailleurs, envers laquelle il se conduisait encore un peu comme tel, mais il avait encore beaucoup de travail à faire, pour la rendre un heureuse. Et lui remettre tout ce qu’elle avait fait pour lui. Il avait respiré, prenant le temps de chasser la colère et de faire le tri dans les émotions qu’elle semait en lui, et avec lesquelles il n’avait plus coutume de vivre.

Il contourna le beau bureau d’acajou et vint se poster dans son dos, retira l’un de ses gants. D’une main tremblante, qu’elle ne vit pas, il effleura sa nuque dégagée par un chignon savant, et la déposa doucement, sur son épaule. Posée sur l’épaule dodue et douce de Justine, sa main reposait à sa place, aussi hideuse fut-elle. Et elle ne tremblait plus. Il sentit cependant le tressautement de Justine, à ce contact, qu’elle n’espérait plus. Il avait entre eux, elle le savait, l’équivalent d’un baiser, et même, d’une étreinte passionnée. Elle seulement, pouvait prendre la juste mesure du geste qu’il venait de poser. Elle se retourna lentement, exposant son visage défait par les larmes silencieuses, craignant qu’il ne retire sa main. Il ne le fit pas, et leurs yeux se croisèrent. Ce qu’elle vit et lut dans ceux de son ami de longue date, et ancien amant, la chavira. Ils ouvrirent tout deux la bouche pour dire quelque chose, mais Carmella vint frapper trois petits coups discrets à la porte : l’autre homme masqué venait d’arriver.

La Maquerelle

Valion était un vaste royaume; trop vaste au goût de Renard, qui s’y baladait depuis nombre de jours. Il avait mis des semaines à y parvenir, et il y avait des jours qu’il s’y baladait. Le royaume de Valion était sans contredit le plus grand royaume de Sorasyl, humain de surcroît. Il conclut au bout de quelques jours de recherchers infructueuses, qu’il n’aimait pas les trop grands royaumes. Il était l’homme de petit territoire bien connu, et son terrier dans sa ville natale, lui manquait. Il n’osait cependant pas y remettre les pieds de suite, et devait avant de rentrer, rélgler un petite chose. Il s’était mis martel en tête, et ne tournerait pas les talons, tant qu’il n’aurait pas obtenu ce qu’il cherchait. Pour la valionnais et valionnaises qu’il croisait, il ressemblait à un très joli jeune homme, plutôt jeune et bien mis. Un jeune homme ordinaire; ni mage, ni guerrier. Pas riche, ni pauvre. Un jeune homme blond aux yeux bleus, comme il y en avait des tonnes.

La diligence l’avait mené jusqu’à la frontière de Valion, dans une petite ville miteuse de paysans. Il n’y était resté que le temps de dormir une nuit dans un bon lit, et de prendre quelques informations. C’est qu’il errait dans le royaume de Valion, avec pour toutes informations, celles peur nombreuses que lui avait refilées Baldrer le sicaire désormais mort. Avoir su qu’il crèverait, Renard lui aurait soutiré d’avantage d’informations. Il avait tout de même bon espoir de trouver ce qu’il cherchait; il n’avait simplement pas l’habitude de perdre son temps, et le tourisme n’étant pas son fort… Il se servait des minuscules informations dont il bénéficiait, pour trouver un bordel du nom de ‘’La Cuisse Légère’’. Simplement, dans ces temps troubles, tenter de trouver un tel lieu, n’était pas une chose facile. Les gens étaient suspicieux, jugeaient et condamnaient facilement. Il avait été témoin de la rosse sévère d’un client dans une auberge un soir, qui avait été accusé de simplement regarde un peu trop l’épouse d’un militaire! Les valionnais agissaient comme des prudes et de purs, mais se conduisaient comme des porcs. De vrais hypocrites! Ils fumaient, buvaient et fréquantaient les bordels jours et nuits, mais il ne fallait pas en parler. Ils menaient leurs vies comme si ils étaient tous touchés par la grâce de leur roi défunt, et de celui à venir, dont le nom était sur toutes les lèvres : Hulan Rand.

La ville de paysans entourée de champs lui avait laissé cette impression, et les deux autres villes qu’il venait de laisser derrière lui aussi; Valion était remplie de porcs sans finesse et sans éducation. Il était dans la capitale, Mirlna, depuis quelques jours; il avait pris cette chance, se disant que s’il devait trouver un bordel parmi plusieurs, ce serait dans cette ville! Parce que s’il possédait plusieurs informations, il ne savait cependant pas dans quelle ville le bordel pour lequel Baldred avait travaillé. Il aurait sans doute traversé la ville à la vitesse de l’éclair, car l’ambiance y était étrange, s’il n’avait pas eu à y faire ses recherches. La ville était un concentré de tous les endroits valionnais visités jusqu’ici! Le culte d’un dieu qui était populaire à Caer Lydis, prenait ici des allures de propagande obscène qui s’acoquinait par un prétexte prophétique, avec le plus populaire prétendant au trône. Sydart était ici élevé comme un maître d’un hédonisme ablosu, et on faisait la promotion de son culte à outrance, dans le sillage de la pomotion faite à Hulan Rand. À Caer Lydis, Sydart avait un temple magnifique, où le servaient les plus belles femmes et les plus beaux hommes ayant reçu son appel. Bien sûr, la beauté physique était donc très répandue parmi le clergé de ce dieu à Caer Lydis, mais cependant, la beauté recherchée était une beauté avant tout, intérieure. Ainsi, il fallait posséder au moins deux choses; savoir exercer un énorme don de soi et posséder au moins un talent artistique. Sydart était célébré comme le père des hommes, le protecteur des arts et le dieu du charme, de la séduction et de la geste amoureuse sacrée. Cependant, les prêtres et prêtresses de ce dieu, à Caer Lydis, possédaient une grande classe, un code moral et un sens de l’honneur et de la piété. Bien sûr, ils étaient maîtres de la geste amoureuse, et il existait au sein de leur pratique, une culture de la ‘’courtisanerie’’. Rien de plus naturel, quand on savait que ce dieu était issu des racines de l’une des plus anciennes et savantes civilisations humaine qui avait vécu sur Sorasyl. Une civilisation qui avait vénéré le corps autant que l’esprit, une civilisation brillante, dont il demeurait quelques descendants lointains sur Sorasyl, et beaucoup d’héritages ici et là. Ce peuple désormais éteint, dont il demeurait des ruines et des lointains descendants à la frontière du désert, au sud-est, avait élaboré un livre qui glorifiait les corps de l’homme et de la femme, y mettant en scène, mille manière de séduire et de s’unire. Au temple de Sydart de Caer Lydis, il était possible de contempler l’un des derniers exemplaires de ce très rare et très ancien manuscrit richement illustré, qui, s’il pouvait faire rougir, possédait cependant le sens du sacré et dont les images étaient d’une grande beauté.

Ce qu’il constatait à Mirlna, n’avait rien à y voir avec le culte de Sydart dans sa propre ville. Les prêtresses marchaient, portant de très courtes jupes de couleurs variées, et leurs poitrines étaient drapées de voiles qui ne dissimulaient absolument rien! Les hommes marchaient vêtus de toges qui au moindre mouvement, pouvait révéler la part vulnérable de leur intimité. Ils récoltaient les regards libidineux et les commentaires salaces avec le sourire, comme des hommages. Ils suscitaient le désir et répandaient une luxure qui n’avait plus aucune classe, et semblait s’en réjouir. Le dieu Sydart était ici, un hédoniste qui posait la luxure au-dessus de toutes les autres vertus. La luxure comme ultime liberté de l’être, et mode de vie de l’avenir. Aberrant! Il ne pouvait pas croire que le pospère royaume du défunt Grand Roi Aesir en soit réduit à cet état lamentable. Le peuple valionnais devait souffrir des nombreuses menaces et dissenssions intérieures, pour descendre aussi bas!

La capitale était énorme, et comptait quantité de bordels toujours pleins à craquer. Pourtant, les femmes communes et hommes du peuple, riches ou pauvres, mais surtout chez les nantis, marchaient comme s’ils étaient sans reproches. Comme s’ils étaient purs et inatteignables; pourtant Renard aurait parié sa fortune, que chacun d’entre eux pouvaient être trouvés coupable d’infidélité et d’autres mœurs légères.

Au bout de quelques jours, enfin, il se postait devant l’enseigne, de ‘’La Cuisse Légère’’. Un édifice de trois étages –pas rien quand même- coincé entre une cordonnerie et les bureaux d’un prêteur de change, et derrière lesquels passait une ruelle sombre et étroite. Renard avait pensé à la manière d’entrer dans ce lieu. Il avat bien réfléchi et tout calculé; il attendrait la nuit tombée, et y entrerait avec son masque, après y avoir passé une soirée, visage découvert. Et c’est ce qu’il fit.

Quand il y entra, vers minuit, il connaissait déjà les lieux assez bien, ainsi que la bouille de plusieurs employés de l’endroit. Il avait aussi repéré la maquerelle; Justice. Celle-là même qui avait été volée par Baldred. Une femme qui avait du être une véritable beauté dans sa prime jeunesse et dont on devinait encore un pâle relfet de cette beauté. Une beauté dévorée et abîmée par une vie pas toujours rose, ni facile. Maquillée et mise soignée, sa beauté trop tôt fanée, apparaissait plutôt agréable. Elle était derrière le comptoir ce soir, alors que des filles se térmoussaient nues, sur une scène. Un spectacle d’effeuilleuses qui faisait la joie d’une clientèle nombreuse.

Renard était entré sans masque, mais s’était faufilé aux toilettes pour y enfiler son masque et reparaître dans une salle bondée, enfumée où les gens étaient ivres et animés de désirs divers. Il ne passerait pas inaperçu, mais presque! Il s’attira tout au plus quelques regards, surtout ceux de quelques filles, dont une, assise sur les genoux d’un gros gras qui lui tripotait et suçait les tétons. La fille au visage d’ange, lui avait lancé un drôle de regard, mais il avait rapidement passé son chemin. Il s’était dirigé droit vers le comptoir, et avait abordé Justine avec aplomb. Cette dernière était seule et essuyait machinalement son comptoir, alors que tous les regards étaient rivés vers la scène, et que toutes les mains tripotaient seins et autres chairs. Elle avait suspendu son geste, dès qu’elle l’avait vu, puis lui avait lancé un regard assuré, un sourire narquois jouant sur ses lèvres. C’est elle aussi, qui avait prononcé les premiers mots, à la surprise du Renard qui n’avait pas eu le temps de dire sa formule prévue.

-« Hé ben, voyez –vous ça. Un émule? Un admirateur? Un manque d’imagination? Une pâle copie? Un mauvais tour du Mâitre lui-même? Un messager de sa part? Dites ce que vous voulez, et ne tentez pas le moindre grabuge. »

-« Vous êtes bien la Justine dont Baldred m’a parlé avant de mourir, il y a peu. Il a exprimé du remord avant d’expiré, et il m’a demandé de vous remettre cette somme. Tant qu’à moi, je suis un exemplaire original, et la copie de personne. Cependant, voyant la tête du sicaire que j’ai tant bien que mal tenté de sauver –mais sa blessure était trop mauvaise; mortelle- je me suis posé une question. Il semblait me craindre plus que la mort elle-même. Que ne fut pas pas surprise quand j’appris de sa bouche, que sur Sorasyl il existait un autre que moi, à marcher sa vie un masque posé en permanence sur ses traits. C’est ce qu’il m’a révélé en me racontant sa crainte de cet homme, après vous avoir gravement offensée. Sachez donc que l’or que je viens de déposer sur votre comptoir est votre, de sa part. Tant qu’à moi, je ne viens pas chercher noise, mais bien tenter de rencontrer celui qui pourrait bien s’avérer mon alterego. »

La femme derrière le comptoir, le regardait d’un regard vert clair, ne sachant visiblement pas quoi lui dire, et cherchant ses mots. Ses grands yeux clairs, avaient brillés en se posant sur la bourse replète qu’il venait de lui donner sur le comptoir. Elle s’empara de la bourse, d’un geste faussement nonchalant, sans quitter l’homme masqué des yeux.

-« Paix à l’âme de Baldred, et que le dieu des âmes fourbes veille bien sur lui. Pour ce qui vous intéresse… je ne sais pas si je pourrai faire quelque chose. »

-« Pesez bien la bourse que vous venez de faire votre; vous n’êtes pas sans savoir que j’y ai mis ma propre contribution. Elle est plus lourde qu’elle ne le devrait et, je me suis montré très généreux. Alors, je m’attends à ce que vous soyez une entremetteuse hors pair. Je reviendrai à la prochaine nuit sans lune; cela vous donne quelques jours. Quand je reviendrai, je m’attends à voir celui dont on m’a parlé, et avec qui j’accuse une parenté masquée. Sur ce madame, je vous souhaite le bonsoir.»

-« Ça ne dépend pas de moi monsieur, qu’il veuille vous voir ou non, mais je verrai bien. En attendant, une petite partie de jambes en l’air, ça vous dirait? »